La première photographie au monde (1827)

À l’été 1827, Joseph Nicéphore Niépce installa une camera obscura à la fenêtre de son cabinet de travail, dans sa propriété du Gras à Saint-Loup-de-Varennes, en France, et exposa pendant plusieurs jours une plaque d’étain recouverte de bitume.

Ce qui en résulta est la plus ancienne photographie conservée au monde : Point de vue du Gras — une vue de la cour intérieure, dans laquelle le soleil semble éclairer simultanément la gauche et la droite de l’image, ayant traversé le ciel au cours de cette exposition de plusieurs jours.

L’image est aujourd’hui conservée au Harry Ransom Center de l’Université du Texas à Austin. Elle mesure 16,5 × 21 cm, est réalisée sur une plaque d’étain et apparaît, selon l’angle de vue, tantôt comme un négatif, tantôt comme un positif. Elle n’existe qu’en un seul exemplaire. Il n’en existe aucune copie.

Joseph Nicéphore Niépce: “View from the Window at Le Gras” (1827). The world’s first permanent photograph. Collection: Harry Ransom Center, University of Texas at Austin.

View from the Window at Le Gras, Joseph Nicéphore Niépce, 1826 or 1827, France — Harry Ransom Center, The University of Texas at Austin

Comment l’image a été réalisée — le procédé à la camera obscura

Au cours des années précédentes, Niépce avait développé le procédé par contact : copier des estampes sur des plaques recouvertes de bitume, par contact direct avec la lumière. Le procédé à la camera obscura constitue l’étape suivante — et un changement fondamental. Ici, la plaque ne reproduit plus une image existante, mais enregistre le monde visible lui-même : à travers une lentille, par une ouverture, pendant plusieurs jours.

La plaque fut recouverte de bitume dissous dans de l’huile essentielle de lavande, puis séchée sur une plaque de fer. Elle fut ensuite placée dans la camera obscura. La fenêtre fut ouverte — et il fallut attendre. Plusieurs jours. Les parties les plus éclairées de la cour durcirent le bitume ; les zones plus sombres restèrent tendres. Après l’exposition, Niépce élimina les parties restées tendres à l’aide d’un mélange d’huile essentielle de lavande et d’huile blanche. Ce qui demeura était fixé durablement.

→ En savoir plus sur le procédé technique : Le procédé par contact de l’héliographie (1822)

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Quand l’image a-t-elle été réalisée ? La question de sa datation

Pendant longtemps, l’année de réalisation a été indiquée comme « 1826 ou 1827 ». Les recherches fondées sur une analyse critique des sources ont depuis permis de préciser cette datation. À partir des lettres de Niépce, de la livraison documentée de la lentille par l’opticien Chevalier et de reconstructions expérimentales, la période peut être circonscrite à juin–juillet 1827 — une prise de vue selon ce procédé n’était tout simplement pas techniquement possible avant cette date.

Helmut Gernsheim, qui redécouvrit l’image en 1952 et la data d’abord de 1826, corrigea lui aussi ultérieurement sa datation pour retenir 1827.

→ L’ensemble des éléments probants : l’héliographie de Niépce — datation en 1827 (article de recherche, Medium)

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L’image disparue de 1824

Il existe une image antérieure — mais elle n’existe plus. Le 16 septembre 1824, Niépce écrivit à son frère Claude qu’il avait enfin obtenu une vue telle qu’il la souhaitait : d’une clarté étonnante, avec les nuances les plus fines et un effet qui, selon ses propres termes, avait « quelque chose de vraiment magique ». Il explique qu’il fallait incliner la plaque pour parvenir à distinguer l’image.

L’image elle-même a disparu. Niépce polit la plaque pour la réutiliser — les plaques métalliques, coûteuses à l’époque, étaient réemployées. Ce qui demeure, c’est cette lettre.

« La représentation des objets est d’une clarté et d’une précision étonnantes, jusque dans les plus petits détails et les nuances les plus fines. Cet effet a véritablement quelque chose de magique. »
— Niépce, lettre à Claude, 16 septembre 1824

Ce qui me retient dans cette lettre, c’est qu’elle constitue la première description connue d’une image photographique — alors que l’image elle-même n’existe plus. La photographie commence par une perte. Une image qui n’existe plus que dans le langage et qui se développe dans l’esprit de celui qui la lit. Deux cents ans plus tard, nous lisons les mots de Niépce et imaginons ce qu’il a vu. Chacun en construit une version différente.

1824 est-il véritablement l’année de naissance de la photographie ? Ou faut-il considérer que seule compte ce qui a été conservé ? La question reste ouverte — et elle n’est pas seulement historique.

→ En savoir plus : L’histoire de la première photographie — l’image disparue de 1824 (Medium)

L’image aujourd’hui — Point de vue du Gras au Harry Ransom Center

L’image fut redécouverte en 1952 par Helmut Gernsheim et son épouse Alison dans un entrepôt londonien, après avoir été considérée comme perdue pendant plusieurs décennies. En 1963, le Harry Ransom Center l’acquit pour sa collection.

Ce n’est pas une image que l’on peut simplement regarder. Il faut incliner la plaque, ajuster la lumière, chercher le bon angle. Un instant, elle apparaît comme un négatif ; l’instant suivant, comme un positif. L’image n’existe pas sans l’attention du spectateur — elle l’exige.

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Ma reconstruction — View of Mihaela’s Garden

En juin 2023, j’ai tenté de reproduire le procédé de Niépce de 1827 — avec les mêmes matériaux, le même processus, selon le même principe. J’ai utilisé ma plus petite caméra à film en rouleau, au format d’environ 6 × 9 cm, découpé un morceau de tôle galvanisée et appliqué une émulsion d’asphalte âgée d’environ un an. Après séchage sur une plaque de fer chauffée : une surface brun clair, brillante.

J’ai installé la caméra sur la terrasse, dirigée vers un vieux prunier dans le jardin de Mihaela — un arbre d’environ cent ans. Puis j’ai attendu. Non pas des heures. Des jours.

Niépces Verfahren, 1827, Rekonstruktion, 2023, Przemek Zajfert

Kamera auf der Terrasse, auf den Pflaumenbaum gerichtet — © Przemek Zajfert

Jour un, deux, trois — extérieurement, rien. Quelque part sous la couche mate, des photons agissaient, brisaient des liaisons moléculaires, durcissaient l’asphalte grain après grain. Chaque soir, je recouvrais la caméra. Chaque matin, la tension était la même.

Au bout de sept jours, j’ai ouvert la caméra. Les mains tremblantes — non pas d’excitation, mais de peur. Et s’il n’y avait rien ?

J’ai plongé la plaque dans de l’huile essentielle de lavande diluée. Une minute s’est écoulée. Rien. Puis — soudain — l’image était là. Une image délicate, mystérieuse, visible uniquement sous le bon angle.

Et puis : une empreinte digitale. La mienne, imprimée sur l’émulsion encore fraîche.

Première pensée : jeter la plaque et recommencer. Deuxième pensée : non. Cette empreinte appartient à cette image. Elle fait partie de son histoire — comme le temps, la lumière, la patience et l’erreur.

Photographie sur asphalte — La reconstruction de la première photographie de Niépce (Medium)

View of Mihaela’s Garden | Héliographie d’après Niépce (1827) | Exposition : 13–22 juin 2023 | 8 jours d’ensoleillement | Camera obscura, bitume sur plaque métallique | © Przemek Zajfert

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Ce que cette image signifie

L’image de Niépce de 1827 n’est pas seulement un document historique. Elle prouve que la lumière seule — sans main, sans pinceau, sans intervention humaine pendant l’exposition — peut inscrire durablement une image dans la matière. Lentement, irréversiblement, une seule fois.

À une époque où des milliards d’images sont produites chaque jour et aussitôt supprimées, cette image unique pose une question qui n’est pas devenue plus simple : que signifie réellement fixer quelque chose dans le temps ?

→ Découvrir le Heliography Project 1827–2027

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Sources

  • Notice sur l’héliographie, 1829, Joseph Nicéphore Niépce — Bibliothèque nationale de France
  • Pierre G. Harmant / Paul Marillier, Some Thoughts on the World’s First Photograph, The Photographic Journal, Royal Photographic Society, Londres, 1967
  • Harry Ransom Center, University of Texas at Austin, Niépce Heliograph Collection
  • Helmut Gernsheim, Geschichte der Photographie. Die ersten hundert Jahre, Propyläen Verlag, Francfort, 1983
  • Jean-Louis Marignier, Expérimentation et reconstruction de l’héliographie, 2008

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